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EHPAD : il faut fermer la mine d’« or gris »

La sortie du livre enquête "Les Fossoyeurs" de Victor Castanet fait grand bruit. Il met la lumière sur le scandale des EHPAD privés. Enfin ce thème devient un sujet d’intérêt du débat public.



Les Insoumis alertent et proposent depuis des années sur ce thème. À leur tête, il y a bien sûr Caroline Fiat, première aide-soignante à devenir députée de l’Histoire de notre pays. En 2018, elle a présenté un rapport parlementaire sur les EHPAD. Elle y décrivait parfaitement les problèmes posés aujourd’hui dans le cas du groupe ORPEA, étudié par le livre de Victor Castanet. Et combien de questions, ou d’interventions a-t-elle fait depuis son banc ou à la tribune de l’Assemblée nationale ? Jamais une réponse sérieuse du gouvernement ne lui fut accordée.

Mais puisqu’un cas précis est mis en lumière pendant la campagne présidentielle, parlons-en. Le cas des EHPAD privés est typique du chaos dans la vie des gens créé par le marché. Le groupe ORPEA, pour ses actionnaires, est une poule aux œufs d’or. L’an dernier, ils se sont partagés 77 millions d’euros de dividendes. En 10 ans, son cours de bourse a fait un bond de 200%. À quel prix a été payé ce gavage ? Celui de la dignité humaine. Le livre de Victor Castanet raconte par le détail le glauque du manque de moyens et de personnel dans ces établissements : rationnement des repas, des couches, un soignant pour 33 patients, patients alités toute la journée, repas non servis, etc. Bien sûr, ici les travailleurs, et surtout les travailleuses, ne sont pas en cause. Au contraire, elles sont souvent les premières à donner l’alerte comme lors de la grève historique de 2019 dans les EHPAD.

ORPEA n’est pas la seule entreprise dans ce cas. Le 2ème plus gros groupe d’EHPAD privés lucratifs, Korian, n’est pas en reste. Lui reverse 50 millions d’euros par an à ses actionnaires. Cette entreprise est sous le coup de deux enquêtes préliminaires pour homicide involontaire, mise en danger de la vie d’autrui et non-assistance à personne en danger. Les EHPAD privés à but lucratif représentent un quart de ces établissements dans le pays. Ils sont devenus aux yeux de beaucoup un problème pour le respect de la dignité humaine. Et la maltraitance que leur course à la rentabilité impose à leurs pensionnaires coûte cher ! Plus cher que tout autre accueil. 8 000 euros par an de plus que les EHPAD publics en moyenne pour les familles des résidents.

Les pensionnaires des EHPAD ne sont pas une mine « d’or gris » à exploiter. Lorsqu’il ne peuvent plus rester chez eux, il doivent être traités avec le seul objectif de la protection et du respect de leur dignité. J’ai donc fait la proposition suivante, lors de mon discours à Tours. Il faut sortir les EHPAD du marché. J’ai dit que nous les collectiviserons. Cela ne veut pas dire forcement les nationaliser. Si nous remportons l’élection présidentielle, nous ferons une loi pour interdire le caractère lucratif des EHPAD. Les EHPAD privés lucratifs seront donc repris par le secteur associatif, les mutuelles ou bien des coopératives salariées. Ce secteur non-marchand et non étatique représente aujourd’hui déjà un tiers des EHPAD. Ils peuvent donc parfaitement le faire. Au cas par cas, il pourra y avoir des nationalisations pour assurer cette transition.

Ce ne sera pas la première fois que la loi interdit le secteur privé lucratif de s’occuper de certaines choses. Le législateur l’a fait pour la procréation médicalement assistée (PMA). Comme cette aide à la procréation soulève des questions de bioéthique, notamment la conservation des gamètes, on ne permet pas que le désir de faire de l’argent s’en mêle. Nous devons faire la même chose pour la prise en charge de la dépendance. Notre niveau de civilisation se juge aussi à la façon dont nous nous occupons des personne en état de dépendance. *


Jean-Luc Mélenchon



Dans l’enfer des maisons de retraite

Alors qu'éclate le scandale Orpea, retour sur les témoignages de Dominique, dont le père a subi des mauvais traitements dans un EHPAD, et de Jérôme, qui travaillait dans une maison de retraite du groupe Orpea. Deux preuves que les faits dénoncés par Victor Castanet ne datent pas d'hier.



Jérôme, quarante-cinq ans, travaille comme aide médico-psychologique dans des maisons de retraites en Île-de-France. Il a décidé de quitter le groupe Orpea au bout d’un an et demi à cause de conditions de travail déteriorées. Dominique, elle, a dû placer son père en maison de retraite dans la région de Marseille, mais après seulement trois mois, les pompiers ont conduit son père aux urgences, tuméfié. Des récits et témoignages sur les conditions de vie et de travail dans des maisons de retraite françaises.


“Ces EHPAD, ce sont des pompes à fric”


En 2015, Dominique choisit pour son père l’une des maisons de retraite des plus chères — trois mille euros par mois — et des plus luxueuses : on y trouve des chambres individuelles, un grand jardin, et beaucoup de confort, du moins en apparence.

Au fil de ses visites, Dominique constate l’apparition de bleus sur le corps de son père, la “disparition” de certains résidents, et un turn-over important du personnel. Son père semble amaigri, et en détresse psychologique. Un jour, son père est hospitalisé et elle s’aperçoit que les pompiers ne peuvent pas rentrer facilement en cas d’urgence. De plus, elle se rend compte qu’il n’y a pas d’aide-soignant à demeure pendant la nuit, et que les résidents Alzheimer sont livrés à eux-mêmes. Ce soir-là, elle se retrouve à devoir changer son père elle-même.

Après seulement trois mois, les pompiers conduisent de nouveau son père aux urgences. On explique à Dominique que son père a chuté, mais quand elle découvre l’état de son père, complètement tuméfié, elle a un choc : “il ressemblait à un boxeur qui sortait d’un ring”, dit-elle. Alors qu’elle veut poser une main courante, la police l’encourage à porter plainte. Une enquête médico-légale est alors ouverte. C’est pour Dominique une épreuve terrible de se rendre dans la morgue de la Timone à Marseille. “Ils étaient nombreux, ils m’ont frappé”, répète en boucle son père. Pourtant, le personnel de la maison de retraite soutient que le père de Dominique est “tombé de sa hauteur”, et qui plus est, on réclame à Dominique et son frère un dédommagement financier pour les dégâts matériels occasionnés. C’est l’Institut Médico-Légal, l’IML, qui tranchera.

“J’ai compris que cette maison était un mouroir de luxe. Si je n’avais pas récupéré mon père, il serait mort dans cet EHPAD.” Dominique

Malgré ses efforts, Dominique n’obtient pas réparation. Elle, elle ne cherche pas de dédommagement financier, mais que la situation évolue dans ces maisons de retraites, et que le silence soit levé.


“On était toujours dans l’urgence”


Jérôme est régulièrement chargé des malades d’Alzheimer, du fait de sa formation psychologique. Cela n’a pas fait exception dans l’EHPAD Orpea, un des leaders du domaine avec Korian. Quand il prend son poste, il n’a pas moins de seize personnes à soigner quotidiennement. Une charge de travail impossible à assurer sans maltraiter les patients. “On bricole”, avoue-t-il. “On alterne entre douches et petites toilettes”. L’autre problème, ce sont les équipements. Jérôme décrit par exemple le manque d’ergonomie de la douche, avec une chaudière défectueuse : il lui arrive de brûler les résidents, ou au contraire de leur faire subir une douche glaciale. Il se sent coupable en permanence, alors il tente de se rattraper comme il peut, avec des petites attentions qui sont pour lui loin d’être suffisantes.

“J’étais une autre personne. J’étais un bourreau. Je fais honte à mon métier, je ne l’aurais jamais imaginé.Jérôme

Jérôme dénonce le manque d’investissement de la part des maisons de retraites comme Orpéa ou Korian dans les unités Alzheimer, qu’elles ouvrent justement pour gagner plus. Même s’il a décidé de quitter ces structures, il ne peut s’empêcher de penser aux résidents qui continuent à subir ces maltraitances au quotidien.

Depuis son témoignage en 2017, Jérôme est parti dans une petite structure en tant qu’aide-soignant et continue à travailler dans les EHPAD. Il a souhaité bifurquer pour s’occuper des enfants mais s’est rendu compte qu’il préférait finalement travailler auprès des personnes âgées. Aujourd’hui, il est animateur dans une maison de retraite toujours pour un petit groupe et en évitant sciemment les gros groupes comme Korian et Orpea. **


* https://www.legrandsoir.info/ehpad-il-faut-fermer-la-mine-d-or-gris.html


** https://www.franceculture.fr/emissions/les-pieds-sur-terre/dans-l-enfer-des-maisons-de-retraite

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